Attention : il s'agit d'une fiction, ne cherchez ni les "identifiants" ni les "identifiés"
Musique de fond : zouk machine, le refrain : « nettoyer, balayer, astiquer, casa toujours pimpant… »
Caroline est dans sa cuisine, elle nettoie tout, du sol au plafond et va même jusqu’à reproduire la scène plusieurs fois.
Caroline : (en aparté) j’ouvre le robinet, je mouille mes mains, je prends le savon, je frotte mes mains, je rince, je ferme le robinet. J’ouvre le robinet, je mouille mes mains, je prends le savon, je frotte mes mains, je rince, je ferme le robinet. J’ouvre le robinet, je mouille mes mains, je prends le savon, je frotte mes mains, je rince, je ferme le robinet….
Christophe entre à ce moment là dans la pièce. Il ne prête pas attention à Caroline. Il sait qu’il ne doit pas perturber son protocole de lavage. Caroline daigne à peine y faire attention. Elle s’arrête soudain.
Caroline : Attends ! Encore trois fois et je t’écoute.
Christophe : J’attends. (comme il dirait, je m’en fiche)
Caroline : (en aparté) J’ouvre le robinet, je mouille mes mains, je prends le savon, je frotte mes mains, je rince, je ferme le robinet. J’ouvre le robinet, je mouille mes mains, je prends le savon, je frotte mes mains, je rince, je ferme le robinet. J’ouvre le robinet, je mouille mes mains, je prends le savon, je frotte mes mains, je rince, je ferme le robinet….
Caroline : C’est bon, j’ai fini. (à Christophe qui va pour prendre une tasse de café) Lave- toi les mains avant et prends bien la tasse par la anse. Sinon, je devrai tout recommencer et j’y suis déjà depuis deux bonnes heures.
Christophe : (désabusé, avec pointe d’ironie, se lave les mains) Comment tu dis déjà ? J’ouvre le robinet, je mouille mes mains…
Caroline : (vexée) Ta gueule ! (et elle claque la porte de la cuisine)
Christophe reste seul face à sa tasse, qu’il a pris soin de placer préalablement sous un set miroitant. On le devine plongé dans son marc de café, cherchant à y lire un avenir qu’il a bien du mal à déchiffrer. Il parle seul.
Christophe : Pfff, cette maison est trop aseptisée, elle sent trop le ultra propre. Elle n’a que des odeurs impersonnelles. Je n’arrive même plus à sentir les relents de notre intimité. Les objets sont élimés de trop de va- et- vient des chiffons. Et la paume de mes mains est effacée. Je n’y lis même plus mes empreintes ou mes lignes de vie. Et quelle vie !
Entre dans la cuisine, une adolescente, Cécilia, (oui dans la famille, on aime les C : on en a assez d’ailleurs.. ) fille du couple, victime passive elle aussi.
Cécilia : Salut, p’a ! Je peux entrer ?
Christophe : Oui, tu fais attention, ta mère est passée.
Cécilia : Ok ! (et l’on voit Cécilia, se laver les mains à son tour, prendre une tasse par la anse, poser un set sur la table et s’installer à côté de son père)
Cécilia : Elle est où maman ?
Christophe : Dans l’ordre des choses, là, elle doit être en train de se récurer sous la douche. (changeant rapidement de conversation) Ca va toi, le lycée ?
Cécilia : Ouai, la prof d’histoire- gé, est trop conne, elle nous a balancé un devoir surprise ce matin, trop vénere.
Christophe: Cécilia, s’il te plait, pas ce langage à la maison !
Cécilia : (s’énervant) Oh et merde alors, il faut toujours être clean dans cette maison. J’en peux plus d’être aseptisée. Alors s’il te plait, laisse moi au moins ce plaisir de déroger à la règle !
Christophe : Cécilia, qu’est ce que tu as ?
Cécilia : Tu vois pas que j’en peux plus de vivre ici ? J’en peux plus de maman et de tout ça ?
Christophe : Tout ça quoi ?
Cécilia : Mais de ce trop plein, trop trop et trop. Maman est trop plein d’excès et ma vie à la maison est trop vide de tout. J’étouffe de n’avoir rien : plus de vie de famille, plus le droit d’inviter des amis, plus le droit d’être libre. Bordel, si à dix- sept ans, je suis pas libre, quand le serai- je ?
Christophe : Tu as essayé d’en parler à ta mère ?
Cécilia : Et toi Papa, t’en parles avec elle ? D’après toi, c’est un problème de couple, un problème d’éducation ou un problème familial ? Hein, ça te gêne pas toi, de vivre avec une femme qui n’accepte pas ton regard sur elle de peur d’être contaminée par je ne sais quoi ? Moi, ça me gêne, l’absence des câlins maternels, l’odeur imparfaite de la louve envers son louveteau. T’étais où papa toutes ces années ? Toutes ces années où tu l’as laissée s’embarquer sur le Titanic ?
Christophe : Tu m’en veux ? Tu crois que c’est moi la cause de cette situation ?
Cécilia : Il faut bien un responsable et les absents n’ont pas toujours tort. En l’occurrence, c’est toi qui est là, à côté de moi, alors c’est toi qui bois la tasse.
Christophe : Que te dire ? J’ai essayé, maintes fois, j’ai essayé… de l’aider, de l’accompagner, de la quitter. Mais mes sentiments pour elle sont restés et je n’ai pas pu, je n‘ai pas su. Elle souffre, ta mère tu sais ?
Cécilia : Moi aussi papa, je souffre. Pas parce que je suis malheureuse. Non, je souffre de la voir souffrir. D’être incapable de lui apporter du réconfort, d’être impuissante.
A la rentrée, si tout va bien, si j’ai mon bac, je partirai, tu sais ? Je partirai loin pour me construire ma propre identité, ne plus vivre à travers la maladie de maman. Mais toi, que feras- tu ? Seul ?
Christophe : je ne serai pas seul, elle sera là.
Cécilia : oui, tu as raison, vous serez même nombreux, la famille au complet : papa, maman et ses tocs à la noix… Je t’aime Papa et ça me fait mal de te voir impassible, détruit.
Caroline est à la porte depuis peu mais depuis suffisamment longtemps pour entendre et comprendre. Cécilia est gênée, Christophe, désolé.
Caroline ne dit rien parce qu’elle n’a rien à ajouter, pas de réponse à apporter. Et ce silence qui l’angoisse. C’est pour ça qu’elle nettoie, c’est pour ça qu’elle s’active… Pour ne pas penser à ce qui pourrait la ramener à la réalité; cette peur de vivre et d’affronter l’avenir. Quand elle nettoie la maison c’est comme si elle nettoyait sa tête trop encombrée. Elle entre, allume la radio.
Bruit de fond : zouk machine : nettoyer, balayer, astiquer, casa toujours pimpant.
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