...Les lendemains, cependant, ont un arrière goût plutôt amer. Les nouveaux ne s’imaginent pas que la vie à la campagne montre aussi des inconvénients.
Outre les odeurs outrecuidantes du fumier et du crottin de cheval, outre le carillon du clocher de l’église et le chant du coq à cinq heures du matin, c’est un coin de verdure que j’aime et que j’ai toujours connu. Moi, la ville, ses ronds points et ses feux tricolores, ses longues enfilades d’embouteillage et son lot de klaxons insultants, ses heures interminables dans les entrailles des souterrains, je ne les connais qu’à travers la lucarne du journal télévisé de Jean- Pierre Ricard.
Je suis né ici, je suis d’ici, j’y vis et j’y mourrai. Je me suis toujours accommodé de mes petits riens plutôt que de viser des grandiloquences inaccessibles.
J’ai toujours pris sur moi de parcourir les vingt kilomètres qui me séparent de la ville la plus proche, et encore une bourgade sans prétention avec juste ce qu’il faut de commerces. Alors évidemment, la permanentée et sa clique sont vite dépités devant le néant du superficiel : pas d’esthéticienne, ni de visagiste, pas de salle de gymnastique ou d’ostéopathe pour réparer les soubresauts de ces mesdames. Ici, si tu n’aimes pas la « 16-64 » et le pain bagnard, tu peux rebrousser tes taloches et attendre sous la guérite, que la liaison du car départemental passe te chercher pour t’emmener jusqu’à la ville la plus proche.
La permanentée, en fait, elle s’appelle Rosette. A la ville, ça fait chouette ça donne un côté caustique au quartier Haussmannien, dans lequel semble t-il, elle résidait. Ici, je l’appelle Mlle Caviard, ça donne un côté bobo à mes épouvantails.
Mlle Caviard fait la moue du matin au soir. Elle passe ses journée à se lamenter sur
son triste sort. Comment a- t elle pu craquer ainsi pour ce coin de pâturage alors que là bas, elle avait tout. C’est qu’ici, on ne tue pas l’ennui avec un éventail. Ici, Madame, on tue les mouches avec une tapette.
Un jour, Mlle Caviard daigne remarquer ma présence dans son voisinage. Et profitant certainement d’un grand vide dans son emploi du temps, elle s’approche de la bordure qui sépare nos deux mondes. Moi, je suis en train de ratisser le sol, le nez dans mes pensées quand j’entends un toussotement derrière moi. « Hum » fait elle pour rajouter à sa présence, « beau temps, aujourd’hui, n’est il pas ? »
Mouais, si ça lui plait de trouver que la pluie est un temps agréable. Quoique la concernant, un temps de chien lui sied à merveille.
Constatant ma facilité à discuter, elle ne s’offusque pas de mon manque d’enthousiasme et poursuit la conversation, plus pour s’occuper, elle, que par courtoisie. Ah, dites, comment occupez- vous tout votre temps ? Jardinage, élevage ? Bien sûr, ce doit être cela la solution quand on vit loin de tout. Et vous produisez vos légumes ?
Elle se met à me poser un tas de questions sur la vie à la ferme, avec un intérêt pour une fois qui me parait complètement désintéressé et dénué de vanité. Je relève la tête quand elle me permet enfin d’en placer une. De ce côté là, les femelles sont toutes les mêmes, qu’elles soient d’ici ou d’ailleurs. Alors, je bombe le torse et me lance dans des explications très techniques sur mes tâches à la ferme et de l’importance de veiller au grain.
L’après- midi passe à une telle vitesse que je ne réalise que bien plus tard l’apparition d’ un bel arc-en - ciel derrière un soleil déjà en déclin.
Mlle Caviard semble partager ce même bonheur. Celui, pour une fois, d’être aux premières loges d’un spectacle simple et précieux, d’être aussi en parfaite harmonie avec la nature. Se peut- il qu’une dégingandée de cet acabit puisse soudainement et sans prétention s’intéresser à un bougre comme moi ?
Elle vit à la campagne, parmi nous, depuis peu et jamais jusqu’à ce jour, elle n’a prêté attention à moi. Qu’est ce qui peut avoir changer chez elle qui n’a pas changé chez moi ? Est- ce moi, tout à coup, qui lui porte un intérêt soudain ?
Je suis un peu désarçonné par cette courtoisie gracieuse. C’est vrai que Mlle Caviard a de la classe et que ses frisettes à l’anglaise sont raffinées, que sa prestance tout autant que sa présence irradie le paysage.
Chaque jour depuis cette nouvelle rencontre pour le peu inattendue mais néanmoins amicale, je guette ses pas ouatés dans l’herbe encore frétillante de rosée. Chaque jour,
j’espère la caresse de son haleine dans mon dos ; moi qui me veux pourtant imperturbable, voilà que je deviens sentimental.
Est- il possible que je l’attire, que mes oreilles ne la rebutent plus, que mon hilarité laconique à la Thierry Lorand ne l’effraie plus ? Je secoue la tête : voilà que je parle tout seul maintenant ! Un mâle comme moi n’attire pas les regards. Je suis tout juste bon à croupir, célibataire dans cette vieille bâtisse familiale que je partage avec Geneviève et les cendres de feu Henry, un époux rustre mais honnête. Geneviève est un peu comme une sœur, moins qu’une mère mais plus qu’une amie. J’ai toujours vécu avec elle, elle m’héberge depuis tout petit, depuis qu’on m’a séparé de ma matrice et de mon géniteur. Elle est toujours aux petits soins pour moi. Encore maintenant, elle m’apporte mes céréales tous les matins, me brosse le dos quand ça me gratte. Elle est brave et je tiens à honorer sa générosité en m’acquittant de ma dette par de copieuses besognes. J’aime côtoyer la terre, humer les vapeurs d’humidité, frôler le vent d’ouest quand il ébouriffe ma toison grisonnante.
J’entends soudain une ombre. C’est étrange, j’ai un soubresaut et mon cœur s’emballe. Je me reprends et me retourne lentement, le temps de me donner une présence. Mlle Caviard est là, face à moi. Elle arbore un sourire narquois qui semble ne pas vouloir se délier. Elle a lâché sa chevelure, ça lui va mieux. Elle ne porte aucun apparat, elle s’ est mise à nu devant moi. Elle tourne la tête de côté tout en continuant de me dérober un peu plus. Elle commence à bredouiller des mots incompréhensibles que sa bouche a du mal à articuler. Elle reformule sa requête dans un balbutiement à faire éternuer les alouettes : « Accepteriez- vous de me faire découvrir les sentiers battus et d’accepter aussi mes excuses ? »
- Des excuses ? Lesquelles, pourquoi ?
Elle me répond timide : « Je m’excuse de n’être qu’une pâle copie de la société urbaine, de jouer à la dinde alors que je ne suis que la farce du dindon. Promis j’arrête de glouglouter. »
Je m’approche d’elle et lui chuchote à l’oreille : « je vais chercher la calèche, si vous voulez bien vous donner la peine. »
Adieu, veau, vache, cochon et chant du coq, bonjour, vallées verdoyantes, glas du dimanche. Les voisins ont déménagé mais Rosette est restée.
Ce matin, les cloches tintinnabulent dans le village. Les habitants sont regroupés devant les portes de l’église, c’est à qui mieux mieux verra le couple improbable sortir.
Un vieux est assis à la terrasse de l’unique bar, il déplie le journal local sur lequel, on peut lire en gros titre : « C’est bien la première fois qu’on voit un caniche (femelle) tomber amoureuse d’un âne. »
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