Je sens sur ma joue la bise me fendre la peau. Mon coeur saigne, mon petit coeur s‘assèche.
J'ai pleuré... mes yeux sont brouillés. Je renifle, l'air est asthmatique et je m’ essuie sur ma laine trouée, trouée de trop de reniflements, de trop de rhume probablement. J'allume une clope
pour qu'elle réchauffe mon petit coeur même si je sais que la place de l'amour se trouve ailleurs. Je le sais, l'amour ne se situe pas dans le coeur, elle est dans l'estomac. Parce que les gens
ont faim d'amour, ils ne mâchent pas, ne digèrent plus. L'amour est un aliment qu'on absorbe trop vite et que l'on ne prend pas le temps de savourer. Moi je n'ai plus rien à aimer, juste à cuver.
plus d'espoir, non plus, à quoi bon, pour qui ? L'homme que je suis devenu n'ai plus que pour muse sa bibine, « à votre santé sieur dame » . Ce soir, je dormirai dans un quatre
étoiles mais mes draps ne seront pas de soie, juste quelques cartons et mes désillusions.
C’est une petite journée frileuse où les rayons du soleil ont une fois de plus du mal à percer les nuages et à
me chauffer le corps endolori et engourdi. Je n’aime pas les hivers en général et depuis que je suis dans la rue, je ne trouve pour seule parade à l’envie de me laisser congeler sur place qu’un
mégot délaissé sur le trottoir ou une bonne bouteille bon marché, de ces bouteilles en plastiques et mauvais vinaigres, la meilleure des compagnes pour un clochard comme moi. Non, je ne suis pas
le chien célèbre de « la belle et le clochard », l’Italien du coin de la rue ne m’offre pas de spaghettis mais il est vrai que dans cette société, les chiens sont mieux nourris que les
affamés.
Le plus difficile dans le quotidien d’un sans abri, c’est qu’il n’a pas de préférence, que ce soit le matin, la
journée ou la nuit, sur ses habits, sous ses semelles il n’y a que du gris. Pour lui pas de paysage avec une prairie et des fleurs à peine écloses, pas d’océan ni de plage au sable fin, pas de
feux d’artifice. Mes mains sont salies, j’ai beau les frotter sous l’eau des toilettes publiques, elles laissent derrière moi des traces indélébiles. Et les gens qui me suivront dans les
urinoirs, ne poseront pas leurs paumes sur celle de la misère, trop peur qu’elle devienne contagieuse.
Ils ignorent tout de mon monde et de ma meute. L’odeur est le seul repère que j’ai parmi les pots
d’échappements et la seule chose de personnelle qui me reste.
La misère leur fait honte. Et dire que j’ai été comme eux, ces étrangers au domicile fixe et à la générosité
sclérosée. Dans leur regard, quand ils ne détournent pas les yeux, je sens leur pitié forcée et des sous- entendus déjà oubliés : Oh mon dieu, quelle pauvreté ! Et la minute d’après il rentre à
la Fnac ou chez Versace, porte- monnaie en main sans scrupules ni plus d’émotions.
Avant, il y a bien longtemps, quand je n’étais pas encore devenu ce vieillard, que je menais une vie bien
rangée, que j’avais une famille et une cheminée pour me réchauffer, je ne savais pas quelle était l’essence de la vie. Aujourd’hui, j’ai fait du tri et il ne me reste plus que ma
fierté.
Ma femme a déménagé après notre divorce, dès qu’elle a su mon existence nomade. Elle ne supporte pas
de risquer se trouver nez à nez avec moi, elle, dans ses talons aiguilles et moi dans mes savates trouées.
Je ne me souviens même plus pourquoi mon histoire finit sur un trottoir. Je suis licencié, ma femme me
trompe.
Je lui fournis une bonne occasion de claquer la porte en apportant avec elle enfant et carte bancaire. Quel
juge donnerait de toute façon la garde à un pauvre type au chômage ? Elle me soulage des honoraires d’un avocat, me fait- elle élégamment remarquer.
Je ne reste pas longtemps dans notre maison que nous n’avons pas finie de payer et qui est à mon nom. Les
huissiers ont saisi tous nos biens. J’ai juste le temps de prendre une valise et de la remplir de quelques vêtements et des souvenirs : je fixe longtemps la photo de notre mariage accrochée au
dessus de l’âtre. J’ai pris du ventre et perdu des cheveux. Ma femme est belle aussi et je suis toujours amoureux d’elle. Elle me quitte pour un artiste. L’art attire et il la fait vivre car son
artiste à elle expose dans des galeries, me souligne- t- elle comme si j’étais dépourvu de culture et de lettrisme. Mais depuis qu’on m’a viré, elle ne prend même plus la peine de me toucher, ni
de me parler. Elle m’agresse dès que je parle. Elle n’a plus rien à me dire. Je suis un looser. Si elle n’avait pas regardé une cinquantaine de fois « Dirty dancing » à la télévision,
elle ne saurait toujours pas ce qu’est un looser. Je la laisse partir avec les enfants. Dans l’allée, mes deux filles se retournent et me disent adieu d’un geste de la main. Je sais que je ne les
reverrai jamais et elles aussi le devinent. Leur mère les emmène loin de moi et profite de ma faiblesse pour s’octroyer tous les droits maternels. Je maudis le PDG qui m’a licencié parce que la
boite a acquis de grosses machines performantes, plus performantes que moi et l’usine ne souffre plus de sa basse main- d’œuvre. Je faisais partie de l’équipe de trop, celle qu’on pouvait écartée
en prétextant une baisse de régime, licenciement économique. Dorénavant, le contact humain ne prime plus sur la robotique. Et pendant que je souffre mes huit heures de travail, madame s’envoie en
l’air. Elle troque la main- d’œuvre contre une main de maître.
Je vis sur les trottoirs depuis deux ans qui en paraissent dix. On a vite fait de vieillir
dehors.
J’apprends tous les rouages du métier car clochard, c’est un métier. Je mets mon orgueil de côté et fais la
manche, je bois mes premières gorgées au premier hiver, moi qui ne bois d’ordinaire que des jus de fruits, j’apprends à jurer, à cracher au pieds des costumes trois pièces, à voler, à vivre seul
dans la compagnie des autres clodos et nous nous disputons notre parcelle de trottoir comme de vieux singes qui se battent pour une guenon. Mes habits ne sont plus que haillons, mes amis, des
pochetrons et ma vie lacérée à coups de poignard. Au début, j’ espère pendant quelques mois, que ma femme reviendra, me tendra les bras. J’attends au détour d’une rue, de revoir le visage de mes
enfants, alors j’appelle par leur prénom, les enfants des autres que je prends pour les miens. Et puis, au fil du temps, je me fais une raison, je m’habitue à la rue et ses vices.
Ce soir, le froid strie mon visage à coups de lames cinglantes. J’ai pour toit, un seul carton, pour
couvertures quelques journaux avec en une les gros titres scandaleux des grosses pointures. Je ne prends plus la peine de m’informer, le temps s’est arrêté.
Le ciel est dégagé. Je vais devoir affronter des températures négatives avec l’espoir de ne pas me réveiller
demain. A quoi bon ? Je n’ai plus personne qui m’attend et je me lasse d’attendre.
Je m’allonge sur une vieille couverture que j‘ai récupérée dans les foyers, bonnet enfoncé sur ma tête et
recroquevillé tel un fœtus et j’attends que la nuit m’emporte. Mais, avant de fermer les yeux, j’ai une pensée pour « Cul terreux », un clodo comme moi, qui a été retrouvé ce
matin, à l’aube, sur son trottoir, le visage violacé et le bout des doigts congelés.
Au moins lui, ce soir, n’aura pas froid.
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