sas d'attente

Samedi 10 octobre 2009

Je sens sur ma joue la bise me fendre la peau. Mon coeur saigne, mon petit coeur s‘assèche. J'ai pleuré... mes yeux sont brouillés. Je renifle, l'air est asthmatique et je m’ essuie sur ma laine trouée, trouée de trop de reniflements, de trop de rhume probablement. J'allume une clope pour qu'elle réchauffe mon petit coeur même si je sais que la place de l'amour se trouve ailleurs. Je le sais, l'amour ne se situe pas dans le coeur, elle est dans l'estomac. Parce que les gens ont faim d'amour, ils ne mâchent pas, ne digèrent plus. L'amour est un aliment qu'on absorbe trop vite et que l'on ne prend pas le temps de savourer. Moi je n'ai plus rien à aimer, juste à cuver. plus d'espoir, non plus, à quoi bon, pour qui ? L'homme que je suis devenu n'ai plus que pour muse sa bibine, « à votre santé sieur dame » . Ce soir, je dormirai dans un quatre étoiles mais mes draps ne seront pas de soie, juste quelques cartons et mes désillusions.

C’est une petite journée frileuse où les rayons du soleil ont une fois de plus du mal à percer les nuages et à me chauffer le corps endolori et engourdi. Je n’aime pas les hivers en général et depuis que je suis dans la rue, je ne trouve pour seule parade à l’envie de me laisser congeler sur place qu’un mégot délaissé sur le trottoir ou une bonne bouteille bon marché, de ces bouteilles en plastiques et mauvais vinaigres, la meilleure des compagnes pour un clochard comme moi. Non, je ne suis pas le chien célèbre de « la belle et le clochard », l’Italien du coin de la rue ne m’offre pas de spaghettis mais il est vrai que dans cette société, les chiens sont mieux nourris que les affamés.

Le plus difficile dans le quotidien d’un sans abri, c’est qu’il n’a pas de préférence, que ce soit le matin, la journée ou la nuit, sur ses habits, sous ses semelles il n’y a que du gris. Pour lui pas de paysage avec une prairie et des fleurs à peine écloses, pas d’océan ni de plage au sable fin, pas de feux d’artifice. Mes mains sont salies, j’ai beau les frotter sous l’eau des toilettes publiques, elles laissent derrière moi des traces indélébiles. Et les gens qui me suivront dans les urinoirs, ne poseront pas leurs paumes sur celle de la misère, trop peur qu’elle devienne contagieuse.

Ils ignorent tout de mon monde et de ma meute. L’odeur est le seul repère que j’ai parmi les pots d’échappements et la seule chose de personnelle qui me reste.

La misère leur fait honte. Et dire que j’ai été comme eux, ces étrangers au domicile fixe et à la générosité sclérosée. Dans leur regard, quand ils ne détournent pas les yeux, je sens leur pitié forcée et des sous- entendus déjà oubliés : Oh mon dieu, quelle pauvreté ! Et la minute d’après il rentre à la Fnac ou chez Versace, porte- monnaie en main sans scrupules ni plus d’émotions.

Avant, il y a bien longtemps, quand je n’étais pas encore devenu ce vieillard, que je menais une vie bien rangée, que j’avais une famille et une cheminée pour me réchauffer, je ne savais pas quelle était l’essence de la vie. Aujourd’hui, j’ai fait du tri et il ne me reste plus que ma fierté.

Ma femme a déménagé après notre divorce, dès qu’elle a su mon existence nomade. Elle ne supporte pas de risquer se trouver nez à nez avec moi, elle, dans ses talons aiguilles et moi dans mes savates trouées.

Je ne me souviens même plus pourquoi mon histoire finit sur un trottoir. Je suis licencié, ma femme me trompe.

Je lui fournis une bonne occasion de claquer la porte en apportant avec elle enfant et carte bancaire. Quel juge donnerait de toute façon la garde à un pauvre type au chômage ? Elle me soulage des honoraires d’un avocat, me fait- elle élégamment remarquer.

Je ne reste pas longtemps dans notre maison que nous n’avons pas finie de payer et qui est à mon nom. Les huissiers ont saisi tous nos biens. J’ai juste le temps de prendre une valise et de la remplir de quelques vêtements et des souvenirs : je fixe longtemps la photo de notre mariage accrochée au dessus de l’âtre. J’ai pris du ventre et perdu des cheveux. Ma femme est belle aussi et je suis toujours amoureux d’elle. Elle me quitte pour un artiste. L’art attire et il la fait vivre car son artiste à elle expose dans des galeries, me souligne- t- elle comme si j’étais dépourvu de culture et de lettrisme. Mais depuis qu’on m’a viré, elle ne prend même plus la peine de me toucher, ni de me parler. Elle m’agresse dès que je parle. Elle n’a plus rien à me dire. Je suis un looser. Si elle n’avait pas regardé une cinquantaine de fois « Dirty dancing » à la télévision, elle ne saurait toujours pas ce qu’est un looser. Je la laisse partir avec les enfants. Dans l’allée, mes deux filles se retournent et me disent adieu d’un geste de la main. Je sais que je ne les reverrai jamais et elles aussi le devinent. Leur mère les emmène loin de moi et profite de ma faiblesse pour s’octroyer tous les droits maternels. Je maudis le PDG qui m’a licencié parce que la boite a acquis de grosses machines performantes, plus performantes que moi et l’usine ne souffre plus de sa basse main- d’œuvre. Je faisais partie de l’équipe de trop, celle qu’on pouvait écartée en prétextant une baisse de régime, licenciement économique. Dorénavant, le contact humain ne prime plus sur la robotique. Et pendant que je souffre mes huit heures de travail, madame s’envoie en l’air. Elle troque la main- d’œuvre contre une main de maître.

Je vis sur les trottoirs depuis deux ans qui en paraissent dix. On a vite fait de vieillir dehors.

J’apprends tous les rouages du métier car clochard, c’est un métier. Je mets mon orgueil de côté et fais la manche, je bois mes premières gorgées au premier hiver, moi qui ne bois d’ordinaire que des jus de fruits, j’apprends à jurer, à cracher au pieds des costumes trois pièces, à voler, à vivre seul dans la compagnie des autres clodos et nous nous disputons notre parcelle de trottoir comme de vieux singes qui se battent pour une guenon. Mes habits ne sont plus que haillons, mes amis, des pochetrons et ma vie lacérée à coups de poignard. Au début, j’ espère pendant quelques mois, que ma femme reviendra, me tendra les bras. J’attends au détour d’une rue, de revoir le visage de mes enfants, alors j’appelle par leur prénom, les enfants des autres que je prends pour les miens. Et puis, au fil du temps, je me fais une raison, je m’habitue à la rue et ses vices.

Ce soir, le froid strie mon visage à coups de lames cinglantes. J’ai pour toit, un seul carton, pour couvertures quelques journaux avec en une les gros titres scandaleux des grosses pointures. Je ne prends plus la peine de m’informer, le temps s’est arrêté.

Le ciel est dégagé. Je vais devoir affronter des températures négatives avec l’espoir de ne pas me réveiller demain. A quoi bon ? Je n’ai plus personne qui m’attend et je me lasse d’attendre.

Je m’allonge sur une vieille couverture que j‘ai récupérée dans les foyers, bonnet enfoncé sur ma tête et recroquevillé tel un fœtus et j’attends que la nuit m’emporte.  Mais, avant de fermer les yeux, j’ai une pensée pour « Cul terreux », un clodo comme moi, qui a été retrouvé ce matin, à l’aube, sur son trottoir, le visage violacé et le bout des doigts congelés.

Au moins lui, ce soir, n’aura pas froid.

 

Par pasca
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Samedi 19 septembre 2009

 

Mary- Jane a besoin d’aller aux toilettes…

Nous nous sommes arrêtés sur une aire d’autoroutes où nous pourrons aisément boire un café ou un chocolat, dégourdir nos jambes ankylosées et faire une pause avant de reprendre notre itinéraire.

Nous ne nous arrêtons qu’aux aires disposant d’une station services ou d’un restaurant. Je conserve de trop mauvais souvenirs de ces toilettes qui regorgent d’immondices sur les murs ou sur les poignets de portes. Nous sommes levés depuis quatre heures du matin et je n’ai pas bien dormi comme chaque veille de vacances. Je ressasse dans mon lit, la liste des affaires à emporter et il me semble à chaque fois faire un oubli.

J’ai hâte de partir en vacances, au soleil, retrouver la plage et les glaciers, les promenades sous les pins et les paysages insolites. Je n’ai pas pris de congés depuis des mois et je commençais franchement à saturer : énervement, fatigue et lassitude empoisonnent mon environnement familial. Les enfants aussi réclament ces vacances bien méritées. Alors, chaque été, nous séjournons une semaine dans le sud pour nous ressourcer.

 

Je déteste ces longs trajets sur les autoroutes où l’on côtoie les fous du volant ou les mous de la caravane, les poids lourds, les voitures sans permis, les grosses cylindrées et les espaces familiaux. Et puis d’attente en attente, aux péages, les voitures klaxonnent, les enfants s’agitent à l’arrière et se plaignent sans arrêt : « j’ai faim, j’ai soif, c’est encore loin, je vais vomir, je veux pipi, quand est- ce qu’on arrive ? » Autant de réflexions qui m’irritent d’autant plus que j’éprouve les mêmes sentiments d’inconfort.

Et je ne parle pas du co-pilotage et des engueulades avec le conjoint qui hurle parce qu’évidemment il est bien idiot de penser qu’une femme, même la sienne, peut déchiffrer une carte routière.

Mais nous, nous sommes organisés, mon mari et moi : nous préparons le parcours la veille et le scotchons sur le tableau de bord, nous faisons souvent des pauses et pour occuper les enfants, je prévois quelques jeux et chansons. Notre voyage se déroule donc à peu près correctement dans l’ensemble. On oublie vite les imperfections et les aléas des transports estivaux.

Nous avons loué un petit appartement : un séjour avec clic- clac et des lits superposés, pas de grand luxe mais on sait s’accommoder de la promiscuité pour une semaine. Et puis nous avons établi notre choix en fonction du prix, de la distance jusqu’à la plage et des animations autour car pas question pour nous de nous coucher à neuf heures et le soir et de ne pas profiter des loisirs et de la foule de touristes.

Je tache de bien choisir car je n’aime pas les mauvaises surprises de l’arrivée : pas de parking, studio vétuste et commerces éloignés. Je me souviens trop bien des étés où j’ai dû m’affairer aux ménages, les valises à peine posées. Je prends soin d’apporter avec moi, tout un échantillon de produits détergents, kit nécessaire à la désinfection. Tout passe en revue : du lavabo à la cuvette des toilettes, de la vaisselle à la literie, je ne néglige aucun détail.

Les vacances ne sont jamais vraiment un repos. A moins de loger en chambre d’hôtel et de pratiquer le room service ou bien de renfermer les enfants dans le placard et ne passer les journées qu’à me vernir les ongles des mains et des doigts de pieds, non je ne vois pas comment passer outre la cuisine, le linge, les courses. Mais la différence est néanmoins supportable car nous sommes en vacances avec un dépaysement total, un petit vent doux qui caresse notre peau halée et salée, des enfants, un mari et moi, heureux, insouciants, un verre de rosé, des baisers échangés à la dérobade, des petits restaus et des glaces tous les soirs. Alors finalement, je balaies le reste. Rien ne viendra perturber ce petit bout de bonheur. Nous sommes bien, réunis, nous avons mis de côté les problèmes du quotidien.

J’aime les vacances pour leurs tenues légères : short, marcels et tongs sont désormais ma panoplie vestimentaire. J’aime m’enivrer de l’iode de la mer, du bruit des mouettes au- dessus de ma tête, de la suinteur de mon homme quand nous faisons l’amour en cachette pendant la sieste des enfants.

Tout est propice au renouveau, à l’éveil de nos sens en lévitation.

 

Nous n’avons pour l’instant parcouru que la moitié du trajet et les derniers kilomètres seront les plus pénibles : bouchons, ralentissement des véhicules en surchauffe. Nous profitons de cette halte pour nous désaltérer et nous ravitailler en croissants et pains au chocolat.

 

Mary- Jane croise les jambes et se tortille. Elle tire sur mon tee- shirt car son envie pressante se fait de plus en plus urgente. Nous campons dans la longue file d’attente qui sinue jusqu’aux vespasiennes. Mary- Jane devra se retenir car notre tour est encore assez éloigné. Dans la queue, toute la société est représentée. Une mamie agrippe son sac à main : tant de monde autour d’elle l’inquiète et elle se méfie des potentiels voleurs. Elle a les cheveux gris bien coiffés. Elle a probablement été chez son coiffeur la veille, pour marquer l’occasion. Elle rejoint certainement un de ces enfants dans le sud où elle restera volontiers quelques jours mais pas trop. Elle a ses habitudes et elle n’aime pas loger chez ses enfants : ils ont leur rythme intrépide, elle a son rythme de croisière. Elle se lève à cinq heures quand ils se couchent à minuit, elle soupe à dix huit heures quand ils petit- déjeunent à midi. Trop de décalage entre les deux générations.

 

Une adolescente en mal de vivre, mâche un chewing- gum frénétiquement et forme des bulles qu’elle fait éclater incessamment entre ses dents. C’est agaçant et elle semble s’amuser de sa provocation. Elle porte une mini- jupe très courte, tellement qu’elle a dû se tromper de programme dans la machine à laver. Son derrière arbore avec fierté un string qui tourne les têtes des jeunes hommes et des moins jeunes. Son haut dénudé laisse découvrir intentionnellement un piercing au nombril. Elle doit avoir à peine seize ans, on lui en donnerait plus de vingt. Et je prie pour que Mary- Jane ne prenne jamais cette apparence un jour. ...

 

 

...Derrière moi, je sympathise succinctement avec une autre maman, toute nouvelle maman apparemment, dont le nourrisson réclame son biberon. Je lui cède notre place et tant pis pour la goutte échappée dans la culotte de Mary- Jane.

Cette jeune femme est désemparée, son bébé pleure et elle ne sait pas quoi faire pour le réconforter : les lieux ne s’y prêtent guère, trop de monde, trop de bruits, trop d’odeur pour apprécier celle de sa mère.

 

Nous avançons lentement, je jette un œil à nos hommes qui s’impatientent à côté de la machine à café. La file s’étrique peu à peu. Des bourgeoises friquées ressortent des toilettes, dégoûtées de devoir partager avec tant d’étrangers, leur intimité. Elles se lavent les mains longuement et prennent soin toutefois de ne pas noyer leur solitaire étincelant. Elles cherchent un mouchoir dans leur sac en croco pour éponger l’eau et ressortent des commodité incommodées. Mon dieu, se disent- elles. Elles s’écrient pour qu’on les entende : elles n’ont jamais vu des toilettes aussi sales, elles qui ont du personnel pour récurer les recoins et les imperfections de leur W.C.

Nous n’attendons plus pour longtemps devant l’une des innombrables portes. La prochaine qui s’ouvrira sera pour nous. Mary- Jane n’en peut plus et elle n’en finit pas d’uriner dans la cuvette sur laquelle j’ai pris soin de poser plusieurs feuilles de papier. Et nous rions toutes les deux de l’incongruité de ce pipi bruyant et long. Tout le monde nous écoute alors nous étouffons nos larmes entre nos deux mains.

C’est ça les vacances, mêmes dans les endroits les plus insolites, on prend le temps d’attendre quand d’ordinaire on ferait un scandale ou une crise d’impatience.

 

 

Par pasca
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Lundi 24 août 2009

Papy a hurlé dans mes oreilles, ce matin, au saut du lit : « Mary- Jane, réveille toi, je t’emmène à la pêche ». Je ravale ma surprise et ma déception parce qu’il semble tellement heureux de partager avec moi sa passion des poissons que ça me fait mal au cœur de devoir refuser et débouter son empressement.

Il a tout préparé : canne à pêche, moulinets, chènevis, asticots, hameçons, fil de pêche, chaises dépliantes, couverture et en cas et surtout le bob traditionnel récupéré au dernier tour de France. Il me laisse à peine le temps de déjeuner : un pain au lait et un chocolat brûlant et papy est déjà sur le pied de guerre. Mamy suit le mouvement. Elle a bien essayé de contrecarrer l’idée saugrenue de mon grand- père mais l’entêtement légendaire de ce dernier l’a remporté. Elle me regarde et hausse les épaules en signification d’un « je ne peux rien y faire ».

 

Mes grand- parents s’aiment, j’en suis persuadée. Je les ai toujours connus complices et je devine encore leurs regards langoureux. Je m’amuse aussi d’assister à leurs chamailleries comme des enfants de mon âge qui se disputent un jouet. Ma grand- mère est une personne calme et attendrissante et j’adore ses câlins et les petits surnoms qu’elle m’attribue si facilement. Elle en oublie parfois mon véritable prénom. D’ailleurs elle n’aime pas ce Mary- Jane un peu trop angliciste à son goût et s’obstine à m’appeler Marie- Jeanne devant Maman et Papa, un peu pour leur déplaire. Quand mes parents ne sont pas là, je la surprends à vociférer des « pourquoi pas Marijuana  pendant qu’ils y sont ? Ils auraient tout aussi bien pu te prénommer Cocaine ». Mamy est aussi une révoltée du Bounty comme dit Papa. J’aime bien quand elle me prend sur ses genoux trop courts et que je glisse, qu’elle me chuchote des « ma petite cocotte, ma poule, ma puce, ma chérie ». Je lui implore souvent de me chanter « sur le pont du nord, joli cœur de Rose ». Et elle s’exécute timidement au début puis avec entrain.

Elle passe sa main râpeuse et crevassée sur mon dos et je me laisse envoûter pas ses gestes maternelles. C’est qu’elle a dû travailler la terre très jeune et participer aux tache ménagères de la ferme à douze ans. Elle n’a pas bénéficié de l’instruction comme elle l’aurait voulu, comme toutes les filles de son âge l’auraient souhaité.

Ma mamy est une mamy gâteau : quand on franchit le pas de la porte, on respire toujours une bonne odeur de pâtisserie et mamy nous accueille, tablier autour de la taille et les bras grands ouverts avec dans la main, un fouet plein de crème ou une cuillère en bois.

 

Je suis parée pour affronter une journée de pêche avec mon grand- père et j’en veux un peu à mon frère Arsènes, d’être trop petit pour m’accompagner. Il boude parce qu’il aimerait bien, lui, jeter des cailloux dans l’eau et faire fuir les poissons; Il pleure dans les jupons de ma grand- mère et elle doit lui promettre de l’emmener donner à manger aux canards à l’étang du village.

Ainsi accoutrée, je ressemble à Mimi Cracra, un personnage de dessin animé, une petite fille qui aime patauger, et qui s’habille souvent en ciré jaune. Papy m’a dégoté des vieux habits de ma mère et de mes oncles et tantes quand ils étaient enfants, et je suis un peu dépareillée. Je m’empresse de me cacher dans la voiture avant que les voisins ne me prennent pour un épouvantail.

Papy tressaute et chantonne d’impatience. Il manquerait plus qu’il provoque une averse. Vivement midi : la pêche ne sera plus qu’un mauvais souvenir et je pourrai alors oublier cette matinée qui promet d’être longue, très longue, durant laquelle je ne mettrai dans ma nasse, que mon ennui.

La rivière où nous devons aller, se situe à quelques kilomètres seulement de la ferme de Papy. Sa vieille deux- chevaux a tous les critères pour polluer un peu plus la planète. Je lui fais remarquer mais d’un bah de lassitude, il me répond que ce n’est pas les deux- chevaux qui polluent mais les gros quatre- quatre qui roulent en ville. C’est sûr, les écologistes ne seront pas contents.

Il a conservé sa vieille deudeuche pour se rendre aux activités salissantes sur les ordres de ma grand- mère car elle ne supporte plus de devoir sentir l’odeur de poisson et la terre délaissée par les bottes crottées d’un mari négligeant. C’est vrai que ça sent bizarre dans cette voiture.

 

Papy commence ma première leçon de pêche afin que je sois au point dès notre arrivée.

« D’abord, jeune fille, on ne parle pas, on est à l’affût du poisson. Le bruit l’ effraie et il sent le danger. Ensuite tu dois bien tenir le ver entre ton pouce et ton index pour l’enfiler dans l’hamec… »

Soudain, je lui hurle aux oreilles. Les gendarmes sont sur le bas côté et il risque de se faire flasher. Et c’est pour moi, surtout, une aubaine et un bon interlude pour mettre fin au monologue pompeux de papy.

Enfin, nous approchons de la rivière et mon grand- père gare sa deudeuche à l’ombre d’un saule pleureur.

Je dois reconnaître que l’endroit est très agréable. Nous sommes protégés du vent permanent dans cette région. L’herbe est déjà sèche après la rosée pourtant humide du matin. Papy étale une vieille couverture par terre, sous notre parasol fleuri, au cas où, me précise t-il. Il sort ensuite les instruments indispensables au pêcheur chevronné. Je le laisse faire car il est tout à sa passion et j’attends les finitions sur la couverture où je terminerais bien ma nuit écourtée.

Ce n’est pas ma journée, c’est uniquement celle de papy et je m’ennuie déjà de devoir faire semblant de sourire. Il n’est que huit heures.

A côté de nous, mon grand- père salue ses acolytes, tous plus férus les uns que les autres. Papy m’interpelle et me sort de mes rêveries. Il me désigne un siège et une gaule. Il a tout préparé. Je n’ai pas d’asticot à éventrer pour cette fois. Il me montre comment lancer l’hameçon dans l’eau, avec précaution et au ralenti, toujours un peu sur ma droite et légèrement en arrière et d’un coup sec, plonger le ver dans l’eau. Je dois prendre garde à ne pas agripper le crochet dans les branches de l’arbre juste derrière moi.

Ensuite, je n’ai plus qu’à attendre que le poisson candide mais gourmand morde et que mon bouchon flottant coule. Et comme pour m’encourager et m‘enthousiasmer, mon grand père me précise qu’il faut s’armer de patience car on ne sait jamais quand la proie se décide.

Les premières minutes paraissent une éternité. Papy m’autorise à chuchoter et à me déplacer sur la pointe des pieds. Alors j’occupe l’ennui à détailler tout ce qui m’entoure. La rivière est diaprée de reflets éblouissants. Et un petit bosquet vient agrémenter le décor ; le paysage est reposant, loin du brouhaha de la ville.

J’inspecte les autres pêcheurs : on dirait des playmobiles sortis de la même boite, immobiles, bras tendus et poings fermés sur leur canne à pêche (il ne faut pas perdre la friture), casquette enfoncée sur la tête, bottes remontées jusqu’aux genoux, un cotte bleue et une vieux gilet troué. Mon regard s’arrête alors sur un homme concentré à fixer la ligne horizontale des flots paisibles. Il est sérieux et attentif. Il s’agit de mon grand- père. Je ne l’ai jamais observé sous cet angle et il n’a pas suspecté mon regard insistant.

Tout à coup, j’ai envie de me blottir contre lui. Il n’est plus tout jeune, mon papy et j’ai peur de le perdre, comme mon autre papy de Provence.

Je sais si peu de choses sur lui. Il a été paysan, il a élever du bétail et quelques volailles qu’il revendait sur les foires aux bestiaux ; Il a même commencé sa carrière en sillonnant les champs avec une charrue à bœufs. Je ne pensais pas qu’il était si vieux. .

« Mon papy, j’ai été bien ingrate ce matin, je t’en ai voulu de ne pas m’avoir laissée le choix de refuser ton invitation. » Et maintenant, je suis là, à côté de lui, à partager ce moment unique d’ascèse. Tant de cérémonie et de solennité pour un gardon, c’est presque burlesque et je me retiens de rire.

Papy tire sur sa gitane maïs qui tient en équilibre sur le coin de ses lèvres, on ne sait par quel miracle. Il recrache des bouffées de nicotine : on dirait John Wayne dans les westerns de la dernière séance, prêt à tirer sur le bandit.

Mon grand- père paraît bourru mais au fond, je sais qu’il est bon et juste. Maman m’a confié qu’il était un père généreux et un brin grincheux. Quand elle me parle de lui, elle n’évoque que de bons souvenirs, partagée entre rire et larmes. Mon grand- père n’a presque plus de cheveux sur son crâne mais sa casquette camoufle sa calvitie. Lui aussi, a les mains usées par le dur labeur, ancrées par les ridules du travail de la terre. Et ses taches brunes parlent du bon vieux temps ; chez lui, la vieillesse s’est installée naturellement.

 

Il jette un regard sur ma ligne, toujours pas de poisson. Papy lui, sort son dixième gardon. Je commence à désespérer. L’oisiveté n’a du bon que si l’on y trouve du plaisir. Moi, sur mon pliant, j’ai les fesses qui dansent la gigue et le dos qui dit amen.

Mon ventre chante la messe en écho avec les cloches de l’église que l’on devine au loin ; mon petit déjeuner est déjà oublié. Papy a dû lire dans mes pensées parce qu’il sort de sa besace, un morceau de pain et quatre carrés de chocolat.

J’ai à peine ouvert la bouche que ma ligne se met à trembler. Papy laisse tomber son casse- croûte, je tiens le mien entre mes dents. « regarde Mary, ton bouchon bouge, vite tiens bien ta canne à pêche. »

Il vient derrière moi en renfort et pose ses mains sur les miennes. À nous deux, nous tirons jusqu’à ce qu’un poisson s’agite au bout de la ligne.

Wouah, papy applaudit : c’est une carpe de trois kilos au moins.

Les autres pêcheurs, alertés par nos cris, badauds et penauds viennent admirer le trophée. J’ai même droit à une photo dans le journal local et papy est à mes côtés.

Le midi, en rentrant à la ferme. Mon grand père me fait une promesse que je scelle d’un clin d’œil dans l’attente d’une prochaine partie de pêche.

Par pasca
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Mardi 18 août 2009

Je suis arrivée depuis une demi- heure et je n’attends qu’une chose, repartir. J’ai accepté l’invitation plus par politesse que par plaisir. Je n’ai effectivement pas pu refuser l’anniversaire de ma collègue car je lui ai un peu suggéré cette fête. Si j’avais su, je m’en serais préservée. Elle est compétente mais incapable d’avoir une conversation discrète et intelligible. Elle s’étale en inepties et lourdeurs, parle fort et dans un argot à faire rougir les chanteurs paillards.

Elle est ma collègue de bureau. On me l’a déposée là, comme un cadeau empoisonné. Dès le premier jour, la première heure, je sais que mes journées de travail seront une éternité.

Elle se sent obligée de faire des remarques sur tout. Untel est mal sapé, un autre est franchement bandant. Dans un cabinet de ressources humaines, ses réflexions sont mal à propos.

Elle réfléchit rarement avant de parler. Et cependant, cette nana là réussit. On imaginerait qu’elle est incapable de sortir d‘une grande école et pourtant, diplômée en management, elle a un C.V à rendre jaloux tout le personnel.

Un jour pas comme les autres, elle arrive au bureau, les yeux rougis, muette comme une carpe et ça, ce n’est pas son genre. J’essaie de lui extirper des explications. Pendant une heure, elle me relate sa vie, ses déboires : un père violent, une mère alcoolique et ses séjours en famille d’accueil. Son langage grivois (elle en est consciente), elle le tient de ses parents à l’instruction quasi inexistante. Elle se promets d’avoir une situation professionnelle dont elle sortirait fière. Elle met donc tous en œuvre pour réussir là où sa famille n’a plus rien à lui offrir. Son père disparaît sans laisser d’adresse et se mère meurt d’un cirrhose deux ans auparavant. Elle n’a pas d’amoureux, pas d’enfant; Il faut dire qu’elle est jeune, à peine vingt- trois ans ; elle a encore du temps. Et puis elle tout sacrifie pour ses études.

Elle sait qu’elle passe pour une grande gueule mais elle me dévoile là, son unique arme de défense, son bouclier pour éviter de montrer sa souffrance quotidienne.

Ce matin, elle a pleuré comme bien souvent des matins mais elle ne renâcle jamais à la tache, elle vient vaille que vaille;

Elle a pleuré parce qu’ aujourd’hui, c’estson anniversaire et qu’elle n’a personne à inviter. Elle ne pleure pas pour les cadeaux ; elle n’en reçoit plus depuis des années. Mais cette solitude déjà, à vingt trois ans, devient insupportable.

Elle m’émeut et je lui propose d’être plus naturelle, elle y gagnera en amitié et en confiance. Pourquoi n’invite- t- elle pas ses amis, ses collègues de son âge ?

Elle y réfléchira et coupe net à la conversation. Nous nous remettons au travail et elle joue de sa gouaille toute la journée.

Elle a bien tort de se cacher derrière cette vulgarité.

 

Voilà pourquoi je me retrouve ce soir, à une fête d’anniversaire qui ne m’enchante vraiment pas. Bien sûr, j’ai été hypocrite de suggérer à cette fille d’inviter ses amis ( elle n’en a pas ou si peu) et ses acolytes de travail (dont je fais apparemment partie).

Cette soirée commence comme toutes les réunions et pots d’amitié : on se jauge, on murmure parce que rien d’intéressant extra- muros à raconter et on finit par parler salaires, grèves, contrats bref tout ce qui nous unit la semaine, au travail.

Je regarde ma montre, il n’est que neuf heures. Je ne me vois pas m’éclipser maintenant. Et dire qu’à l’autre bout de la ville, une fête bat son plein avec tous mes amis, mes vrais, pas ceux du travail. Je dois les rejoindre après mais après quoi ? Il ne se passe rien à cette soirée et je crois voir que ma collègue attend peut- être elle aussi l’issue de cet anniversaire raté. Pas d’ambiance, elle a aussi invité quelques beaufs, deux ou trois connaissances qui comme elle jouent du tambourin. Ils parlent fort et n’ont aucune tenue, aucune éducation. Ils échangent leurs idées « running » et leur jeux « playstation. » Quant à mes autres collègues, ils parlent berlines et décapotables, les femmes évoquent les couches et les biberons…

Je me hais d’être aussi snobe mais je ne me sens pas à ma place.

Je m’isole dans un coin de la pièce, dans cet appartement aux effets impersonnels. Tout y est de mauvais goût : un napperon sur le téléviseur, une peau de vache sur le canapé, des peintures aux couleurs criardes et représentant des chevaux, des posters de Johnny. Comment une fille aussi intelligente peut- elle manquer à ce point de finesse et d’esthétisme car franchement le décor frôle les « Bidonchons ». Je n’en peux plus d’être ici, même les toasts et le champagne sont bon marché et écoeurants. Je piaffe d’impatience, rends des sourires forcés à des regards que je croise involontairement. Pendant ce temps, au restaurant, Luxor m’attend une dizaine de potes autour de mets goûtus et raffinés, avec un vin à la robe sombre et aux parfums fruités ; il s’agit d’un autre anniversaire, celui de Rachel, mon ancienne colocataire, qui travaille dans un grand journal parisien. Rien à voir avec cette stagiaire. Elle m’a émue, une matinée avec ses histoires compliquées, dont je ne voulais surtout pas être témoin.

J‘ai voulu jouer sœur Thérésa alors que je n’ai visiblement pas de cœur, ni de générosité. Après tout je ne peux pas régler les problèmes et la misère des autres. J’ai bien assez de mes problèmes. Ainsi, je préfère occulter innocemment tout ce qui peut déranger ma petite vie tranquille. J’ai tout fait pour que ma vie soit sans encombres financières. Et ce soir, quoiqu’il arrive, je passerai une soirée ailleurs dans une ambiance de paillettes et de bougies étincelantes. Ma jeune collègue s’approche de moi et me tend un verre, elle semble faussement heureuse, grisée par l’alcool. Je prend mon air de chien battu et sur un ton navré, je lui avoue que je dois partir sur le champ, une amie me contacte sur mon portable, elle est tombée en panne en plein boulevard et franchement je ne peux absolument pas la laisser ainsi; ça ne se fait pas ; Ma collègue pousse la naïveté jusqu’à m’approuver. Elle m‘encourage en me poussant jusqu‘à la porte. Finalement, je me trouve assez convaincante.

Sans aucun remord, je prend mes affaires et mon manteau, lui adresse un regard à peine gêné et lui souhaite une bonne soirée.

Derrière la porte à l’extérieur, je souffle. J’attends quelques minutes. Je cherche mon portable pour avertir mes amis de mon arrivée imminente. Je leur parlerai certainement de ma soirée et l’on se moquera. Je regarde l’heure sur le cadran. Il est tout juste 21h30. J’ai l’impression d’être restée au moins deux heures et soudain, j’ai honte.

De l’autre côté de la porte, à l’intérieur, la collègue potiche sourit et se dit que décidément, elle ne réussit pas à se fondre dans la populace, elle en fait trop. Elle se dit que lundi, elle retournerait à sa vie, sa vraie vie, celle d’une petite bourgeoise, née avec une cuillère dans la main. Puisque son père est le patron de la boîte où elle officie incognito. Et dire que l’autre se croit supérieure à elle mais que sait- elle, cette parvenue de la vie et de ses déboires ?

Elle ne dira rien de cette soirée à son père, ni le reste d’ailleurs. Ca n’en vaut pas la peine. Mais qu’est ce qu’elle a ri.

Par pasca
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Mardi 21 avril 2009

J’ai mené de front pendant une année entière une bataille contre moi- même d’abord et contre tous les candidats ensuite. Cinq années que je prépare cette campagne présidentielle et toutes les précédentes durant lesquelles j‘ai cultivé secrètement mon jardin politique et caresser du doigt l’espoir un jour de faire une parade. Mes parents peuvent être fiers de moi, enfin je le subodore. Qui ne serait pas orgueilleux devant sa progéniture talentueuse ? Déjà au lycée, j’avais de grandes ambitions. J’ai décroché mon bac économique à seize ans, intégré une école supérieure d’économie que j’ai traversée sans encombre et cerise sur le gâteau, j’ai jalonné tous les échelons, Sciences Po puis réussite de concours d’entrée à l’ENA. Je ne conserve des mes années lycées que de mauvais souvenirs acnéiques et quelques mauvaises camaraderies. Quand les professeurs tous plus mauvais les uns que les autres, blasés par leur discours pompeux et pédagogique à souhait, demandent à la classe ce que nous souhaitons faire plus tard, je m’empresse de répondre : Président de la République, monsieur ! Évidemment, je suscite des moqueries, fondements de la jalousie de mes acolytes. Les risées m’importent peu. Je ne ressemble à aucun de ces morveux, pour qui l’avenir est tracé : travail à l’usine ou bien enseignants. Je sais bien que les petites destinées ne mènent à rien. En tout cas, moi, je me projette au- delà du clocher de l’Eglise. Je ne pratique aucun sport, je ne flirte pas. Les filles étaient toutes plus laides les unes que les autres et juvéniles avec ça. J’occupe mon temps libre à lire les biographies, jouer aux échecs et tenir mon journal de bord. Je le conserve d’ailleurs, il pourra peut- être faire l’objet d’un prochain livre, qui sait ? La poursuite de mes études est à la hauteur de mes attentes : pas de détritus dans ces hautes écoles sélectives, que du bon et j’aime me confronter aux esprits les plus fins. Je me lie d’amitié avec Paul et Jacques. Je connais même ma première relation sexuelle à Sciences Po. Je ne suis pas précoce en la matière mais la chose est faite sans salissure. La fille dont je ne me souvies plus le nom, tout aussi effarouchée que moi devant la chose, n’a rien à redire, toute pucelle qu’elle est. Sorti de l’école à vingt- sept ans, je ne tarde pas à intégrer un cabinet conseil auprès d’une cheville politique de l’époque. Et je fais mon bonhomme de chemin. A trente ans, je rencontre celle qui est aujourd’hui ma femme et la mère de mes trois enfants. Adèle, un beau prénom qui lui colle parfaitement à la peau. Je l’ai attendue pendant des années mais l’attente est bénéfique au profit de la durabilité. En effet, Adèle est ma plus fidèle admiratrice, une amante à la passion et au dévouement sans cesse renouvelés. Je peux même ajouter qu’elle a su me dompter. Jeune insolent, elle fait de moi, quelqu’un de plus posé, moins extravagant mais toujours d’envergure et grandiloquent. Elle sait me contredire et me contrecarrer quand tant d’autres baissent les yeux et ferment leur clapet.

J’aime cette main de fer dans un gant de velours;

Elle m’a transmis l’attente de la réussite. Elle sait à quel point je vis pour une future campagne présidentielle, et jamais elle net témoigne de réticence, toujours à mes côtés, quoiqu’il advienne.

Aujourd’hui, le grand jour après ces années de silence, de travail acharné où j’étudiais en secret ma campagne et élaborais mes futures promesses. Bien sûr, les autres candidats sont des adversaires sérieux. Bien sûr, je ne sortirai peut être pas victorieux de ces rixes et combats de boxe. Mais je suis persuadé que j’en demeurerai grandi, quelques rides en plus certainement, marques des soucis, des doutes et de mes impatiences. Je déteste tant attendre là où il suffit de lever le bras et compter sur le bout des doigts. Je suis épuisé, lessivé par des milliers de discours prononcés, déjà effacés, par des milliers de poignées de mains moites et stressées, par des milliers de sourires échangés, tantôt hypocrites tantôt charmeurs (car la politique est une question de jeu de séduction), des milliers de tout et des millions de rien, des journées à sillonner les régions de France, à réviser les bilans et les chiffres importants, statistiques des anciennes déconfitures et projections d’une future agrégation. Et au bout de la lutte, je ne sais toujours pas si je finirai en queue de peloton. J’ai sacrifié mes weeks- ends et mes soirées en famille. Je n’ai pas vu mes enfants grandir, ni pleurer, ni gémir de mes absences trop répétées ? Je n’ai même pas réalisé que ma fille aînée s’émancipait, partie avec un fiancé, sans mon agrément, sans mon ressentiment ; Il ne me reste que des ressentis et cette attente qui n’en finit pas de me torturer.

Comment sont les autres candidats, ont- ils obtenu plus de plébiscites que moi ? Qui est favori, dans la balance, nous faisons quasiment tous le même poids.

Dimanche, il est 18h30. Les bureaux de votes sont fermés maintenant depuis une demi- heure. Mon destin est scellé et je ne peux plus rien y changer. Adèle est à mes côtés, comme toujours dans les moments les plus douloureux. J’ai l’impression de vivre un accouchement avec des contractions de plus en plus rapides et de plus en plus douloureuses. Pour moi, pas de péridurale. Je saisis un verre et me sers un whisky, une bonne dose pour m’assommer et ne pas sentir le bébé passer. Je m’anesthésie et Adèle me freine d’un regard réprobateur, me signifie que ce n’est pas bon pour mon image de marque. Elle ajoute qu’elle comprend mon stress, me masse les épaules et me dénoue la nuque engorgée de nervosité. Ses doigts valsent sur mes muscles ankylosés.

Je la rejette, ingrat et prétentieux, je veux sortir de cet espace clos. Je deviens claustrophobe, besoin de prendre l’air. Je happe l’air, allume une cigarette. Sur la terrasse du dernier étage de l’immeuble, je savoure les bruits de la rue : klaxons, moteurs de voitures, cris des jeunes filles au seins pointus, pépiements printaniers des oiseaux. Le soleil en déclin vient caresser ma joue, ébouriffer mes cheveux. Il fait bon, il sent bon le pot d’échappement. Je tousse, rien de bon pour mes poumons. Et j’attends, plus serein. Je cherche déjà un ersatz au lendemain, supposant ma défaite et ma prochaine retraite. J’attends et j’ai peur. Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai jamais rien raté. J’ai accompli beaucoup de mes projets . Tout ce temps à préparer méticuleusement, à étoffer ma stratégie . Et ma vie dans tout cela, mes attentes personnelles se sont effacées au profit de désir de réussite, simplement pour faire plaisir à mes parents, pour tenir ma promesse sur le lit de mort de mon grand- père et pour fermer le bec aux terminale B6 du lycée Sainte Madeleine.

Derrière moi, je sens les pas d’Adèle, toujours aériens et minaudés. Elle pose sa main sur mon épaule. Il est vingt heures, on vient d’annoncer l’heureux candidat élu aux présidentielles 2012. Ce n’est pas moi, car je ne suis plus le même, plus sûr de vouloir endosser

cette écharpe qui me désigne ce soir président de la République Française. L’attente de toutes ces années est atteinte. D’autres viendront s’y ajouter mais ce soir, je savoure chaque instant de ma victoire sans attendre que demain vienne m’arracher à mes rêves.

Par pasca
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